| P. LECLERCQ
Allocution prononcée dans le cadre du symposium du GBS
"Financement des Soins de Santé"
(Bibliothèque Royale de Belgique – 04.02.2006)
Cet exposé a
été présenté l'année dernière à l'Association Belge des Hôpitaux. L'Activity
Based Costing (ou ABC) est à la mode dans les entreprises industrielles.
Beaucoup de décideurs gestionnaires ou politiques pensent que les institutions
de soins doivent être régies par l'économie d'entreprise. Faut-il donc
s'appuyer sur l'ABC pour calculer des coûts par pathologie (et donc des tarifs
forfaitaires) ou pour établir le ratio coût-efficacité de nouvelles techniques
médicales?
Il s'agit
d'une matière technique, à priori, peu attrayante pour des médecins.
L'expérience montre que ceux-ci ont intérêt à dialoguer avec les techniciens de
la gestion sans toutefois permettre à ces derniers de leur opposer un jargon
hermétique Trente minutes d'exposé pourront peut-être contribuer à démystifier
ce qui n'est peut-être qu'un nouveau gadget de financiers.
L'exposé sera
divisé en deux parties. Dans un premier temps, on rappellera l'intérêt mais
aussi les limites de la comptabilité basée sur les activités (ABC). La seconde
partie de l'exposé abordera la place qui peut-être dévolue à l'ABC dans le
cadre de l'évaluation des nouvelles technologies médicales.
ABC: une nouvelle
technique d'analyse des coûts ou un retour
aux
sources de la comptabilité analytique
1.
Origine et objectifs
Proposée dans
les années 80 aux Etats-Unis, cette technique comptable visait à doter les
entreprises d'un outil de gestion adapté à l'évolution du contexte industriel
et commercial de l'époque. La concurrence ne se jouait plus sur le seul plan
des prix des produits mais prenait de plus en plus en compte la qualité et du
respect des délais. Simultanément, le raccourcissement du cycle de vie des
produits, conséquence d'une innovation toujours plus dynamique, forçait les
entreprises à adapter de manière permanente leurs processus de production et de
distribution. Enfin l'automatisation et la robotisation modifiaient progressivement
le rapport charges directes / charges indirectes en renforçant le poids de ces
dernières. La répartition, jusqu'alors assez arbitraire, des charges indirectes
ne pouvait plus satisfaire des gestionnaires soucieux par ailleurs d'agir à
tous les niveaux des chaînes de productions pour optimaliser celles-ci. Le
temps était venu pour des auteurs comme Cooper
et Kaplan
d'assurer la promotion d'un nouveau produit comptable: l'Activity Based
Costing.
Comme la
comptabilité analytique traditionnelle, l'ABC est une comptabilité en coût
complet. La comptabilité analytique alloue les coûts à des services et procède
à de multiples réallocations entre ces entités avant d'imputer finalement ces
coûts aux produits. En mettant l'accent sur les activités et sur les
articulations de ces dernières dans le processus de production, l'ABC introduit
une notion de transversalité qui est censée contribuer à la transparence des
mécanismes de production.
2. Méthode[4]
L'imputation
directe aux produits (objets de coût) de toutes les charges qui peuvent l'être
reste la règle dans l'ABC. Par contre l'allocation des charges indirectes
s'effectue selon une technique différente. L'ABC considère en effet que les
produits consomment des activités et que ce sont ces dernières qui consomment
les ressources. Un soin particulier sera donc apporté à l'identification de ces
activités qui jouent un rôle central dans la mécanique de l'ABC.
Les
inducteurs de coût sont l'autre composante importante de l'ABC. Un inducteur de
coût est un facteur dont la survenance crée ou influence le coût et reflète la
consommation des ressources par les activités et la consommation des activités
par les produits.
A côté de
cette conception classique d'un ABC permettant une répartition plus appropriée
des frais indirects, certains
pensent que "même si tous les coûts étaient directs, il serait encore
souhaitable d'identifier les activités puisque l'aspect le plus important est
de comprendre pourquoi les coûts existent pour être en mesure de mieux les
maîtriser".
3. Utilisation à l'hôpital
L'outil ABC a
été conçu avec un objectif précis: améliorer la performance en permettant au
gestionnaire de mieux apprécier l'enchaînement de ses décisions sur les coûts
et sur les résultats. On doit garder à l'esprit qu'une utilisation conforme à
cette finalité est la meilleure manière de rentabiliser l'implantation d'une
technique assez lourde à mettre en œuvre.
Si l'on en
juge par les revues de la littérature, lorsque l'ABC est utilisé dans les
institutions hospitalières, c'est essentiellement pour effectuer des calculs
de coûts plus précis. Dans de nombreuses publications, c'est la mise en
œuvre de la méthode qui occupe l'essentiel de l'article. Les résultats se
limitent souvent à une décomposition des coûts qui a un intérêt descriptif et
qui pourrait être utile dans le cadre de comparaisons malheureusement très
difficiles à trouver. Quelques trop rares travaux font apparaître une réduction
sensible de l'allocation des coûts indirects dans les secteurs où ces coûts ont
été imputés via l'ABC par comparaison avec les imputations traditionnelles
préexistantes. Certains fondent de grands espoirs sur cette méthode dans le
cadre du calcul des coûts des séjours hospitaliers qui sont à la base des coûts
des pathologies. Dans une optique d'une évolution du financement vers des
forfaits basés sur les pathologies, il est vital pour les hôpitaux de connaître
de manière précise leurs coûts réels. De leur côté, les autorités publiques qui
doivent fixer les tarifs doivent disposer d'une information suffisamment
élaborée pour maintenir une certaine cohérence entre les forfaits et les coûts
réels de prise en charge des patients dans des conditions qualitatives
acceptables.
Peu
d'articles publiés font état de modifications effectives au niveau de
l'organisation des activités et de leur coordination en vue d'augmenter la
performance des services suite à une étude ABC. Lorsque tel est le cas, on
constate que les décisions semblent très modestes par rapport à l'ampleur des
travaux d'analyse qu'implique une étude ABC. Le plus souvent, il faut noter que
les publications se terminent par des suggestions assez vagues et non par des
recommandations précises et chiffrées. On peut cependant espérer que les
hôpitaux n'en sont qu'à une étape exploratoire et qu'une meilleure
appropriation de l'outil par les hôpitaux sera constatée dans un proche avenir.
4. Difficultés liées à
l'implantation de l'ABC
Les
expériences pratiques, notamment dans le secteur des institutions de soins,
mettent en évidence au moins deux obstacles majeurs à une implantation
généralisée de l'ABC:
- en premier
lieu, il faut souligner la grande complexité des processus hospitaliers et la
diversité des objets de coûts. L'identification des activités se complique très
rapidement lorsqu'il faut affronter la réalité du terrain. On découvre
rapidement que, dans la plupart des services médicalisés, il est nécessaire de
travailler au niveau d'un éventail très large de sous activités et que certains
processus peuvent s'enchaîner selon de multiples combinaisons souvent
d'ailleurs aléatoires (la bactériologie fournit une bonne illustration de cette
première difficulté).
- un second
frein à une extension de la méthodologie au sein des hôpitaux tient dans le
fait qu'en raison d'une informatisation encore très parcellaire des activités,
la collecte et le traitement de l'information impose une surcharge de travail
administratif non négligeable et repose en grande partie sur la collaboration
de personnel généralement déjà surchargé (en particulier en Belgique dans les
hôpitaux généraux). Il faut ajouter que l'expérience acquise dans un service
n'est par définition que très partiellement transposable dans un autre soit-il
du même type. De plus, périodiquement, il faudra envisager une actualisation des
calculs afin de maintenir un intérêt aux coûts des activités et des objets de
coûts. Bien entendu, ces travaux sont d'autant plus fastidieux qu'ils ne
bénéficient plus du même stimulant intellectuel qui accompagne généralement la
première expérience. La plupart des acteurs qui ont participé à une étude d'ABC
ne manifestent qu'un enthousiasme modéré à la perspective de recommencer leurs
travaux. Les publications comparant des résultats d'études ABC à des périodes
successives sont quasi inexistantes.
5. Bilan
En déclarant
que l'ABC constitue un retour aux sources de la comptabilité analytique plutôt
qu'une révolution,
certains gestionnaires ont probablement raison. Ils soulignent que la
comptabilité analytique traditionnelle a surtout été victime de la
méconnaissance de ses potentialités et de la paresse de ceux qui devaient la
mettre en œuvre en l'adaptant aux spécificités de l'entreprise. Une bonne
comptabilité analytique, faisant une application intelligente du concept des
sections homogènes peut parfaitement rencontrer toutes les critiques soulevées
par les promoteurs de l'ABC à l'encontre de la comptabilité analytique
classique.
L'avantage
principal de l'ABC réside dans l'efficacité (théorique) d'un message qui met
l'accent sur la place centrale des activités dans le processus de production et
sur la relation causale entre la consommation des ressources induite par les
activités (via les inducteurs de coûts).
Les
désavantages (lourdeur et coût de la mise en œuvre) ont été soulignés dans le
paragraphe précédent.
Apport de l'ABC
dans le cadre de l'évaluation
des nouvelles
technologies médicales
1. Evaluation économique et
décision d'adopter une nouvelle technologie dans le domaine médical
1.1. Technologies médicales et
innovation technologiques
En moins de
trente ans, l'hôpital est devenu une véritable usine à fournir des soins. Cette
évolution résulte notamment de la concentration d'un grand nombre de techniques
utilisant des instruments toujours plus sophistiqués, des médicaments toujours
plus diversifiés ou des méthodes de soins novatrices (par exemple des
protocoles pour la prévention des escarres). Par technologie médicale, on peut
également entendre les systèmes de supports évolués qui contribuent à
l'organisation et à l'échange de l'information médicale.
L'innovation
technologique dans le domaine de la santé a toujours existé car elle est liée
au progrès de la médecine. Son explosion au cours des dernières décennies est
un phénomène bien connu qui résulte d'une demande forte pour l'innovation de la
part des prestataires et des patients ainsi que d'une compétition entre
structures de soins impliquant une course où l'acquisition de techniques de
pointe est un enjeu stratégique. Face à cette demande forte, les fournisseurs
ont développé une offre abondante et travaillent le marché des prestataires
selon des méthodes de marketing souvent agressives.
Les effets de cette irruption massive des technologies nouvelles dans le
domaine médical sont multiples: modification des comportements des praticiens et
de l'organisation des institutions, déplacement des responsabilités, problèmes
éthiques et bien entendu problèmes financiers.
1.2. Nécessité d'une
évaluation
A priori, la
qualité et la sécurité des soins ainsi que la viabilité économique d'un système
de santé basé sur une solidarité nationale ou régionale imposent un examen
méthodique de la valeur des technologies médicales afin de fournir aux
décideurs les arguments pour fonder des choix pertinents. Outre une évaluation
purement médicale, à réaliser selon une méthodologie appropriée, une appréciation médico-économique
devrait aider les décideurs à sélectionner les technologies médicales sur base
d'une évidence scientifique.
1.3. Difficulté de
l'évaluation
Pour opérer
un choix judicieux parmi l'offre des techniques disponibles, il faudrait
disposer, de manière prospective, des résultats prévisibles sur les plans
cliniques économiques et sociaux.
Il faut
cependant admettre que l'apport de l'économie de la santé concernant
l'évaluation est relativement faible.
Trois raisons sont à la base de ce constat: (1) la spécificité des outputs de
santé les rend difficilement mesurables et comparables, (2) les données
épidémiologiques sont encore trop souvent insuffisantes et (3) il est difficile
d'estimer, à priori, l'ampleur avec laquelle une nouvelle technique médicale
sera adoptée et comment elle s'intégrera avec les techniques déjà en place.
1.4. Evaluation et décideurs
Chacun
s'accorde à admettre le bien fondé et la nécessité d'une évaluation des nouvelles
techniques proposées. Au delà de ce consensus de façade, les intérêts
divergents ainsi que la différence entre perception de l'intérêt collectif et
de l'intérêt individuel contribuent à s'interroger sur la réelle importance de
l'évaluation scientifique préalable dans le processus de décision. De nombreux
planificateurs de la santé posent à ce sujet un regard désabusé fondé sur une
expérience répétée: "les introductions de nouvelles technologies ne
sont jamais décidées sur la base du bénéfice pour le client mais sur celle du
bénéfice pour les fournisseurs dont notamment le fournisseur intermédiaire
qu'est l'hôpital et le fournisseur détaillant qu'en le médecin","les
bénéfices sont souvent surestimés", l'industrie dispose de techniques de
marketing très raffinées contrastant avec une certaine naïveté du monde
clinique (et académique), "Périodiquement la politique impose une
décision, à un moment qui n'est pas nécessairement le plus optimal pour
l'intérêt du processus de planification" (J.A. Bury).Tout cela
conduit un économiste de la santé aussi averti que de Pouvourville à poser,
sous forme de boutade, une question centrale: "les décideurs ont-ils
réellement besoin d'évaluations?"
L'apport
de l'ABC dans le cadre de l'évaluation des nouvelles technologies médicales
devait donc d'abord être replacé dans ce contexte plus général. Avant de se
focaliser sur une méthode de calcul de coût (l'ABC) qui n'est qu'une
contribution à l'évaluation, il fallait rappeler combien cette dernière est
encore balbutiante.
2. L'ABC est il susceptible de jouer un rôle important dans les
méthodes d'évaluation économiques des nouvelles technologies médicales?
Chacun sait
que les méthodes d'évaluation sont classiquement classifiées sous les
dénominations d'études de minimisation des coûts, de coût - efficacité, de coût
- bénéfice et de coût - utilité.
On retrouve donc toujours dans au moins un des deux termes du rapport, la
notion de coût.
Les
spécialistes des méthodologies du calcul des coûts classent souvent les
questions à examiner en trois grands groupes:
(1) Quels
coûts faut-il considérer? (par exemple, les coûts pertinents peuvent varier
selon le point de vue de l'analyse)
(2) Comment
estimer les coûts? Parmi les nombreux problèmes qui doivent être examinés on
citera pêle-mêle: la prise en compte du temps (horizon temporel et concept
d'actualisation), la prise en compte du risque (analyse de sensibilité), les
problèmes spécifiques posés par les investissements et leur corollaire les
amortissements et les problèmes spécifiques posés par les frais généraux.
(3) Comment
utiliser les coûts? L'intérêt de la distinction entre coûts fixes et coûts
variables est régulièrement rappelé. L'importance du concept de coût marginal,
pourtant capitale dans l'évaluation économique, est souvent marginalisée dans de nombreuse études qui ne font
état que de coûts moyens.
D'un point de
vue méthodologique, l'apport de l'ABC se situe plus précisément dans le cadre
de l'amélioration du traitement des frais généraux. Drummond qui est le
spécialiste incontesté de l'évaluation médico-économique consacre un chapitre
de 40 pages à l'analyse de coûts sur un livre de 300 pages. Il aborde en 12
lignes la question de l'ABC dont il dit qu'il existe aujourd'hui une
littérature abondante sur son utilisation dans les hôpitaux. Ce constat ne témoigne pas de
l'importance qui serait reconnue par Drummond à l'ABC en matière d'évaluation.
Cette autre spécialiste des études économiques qu'est Kesteloot aborde en 11
lignes la question de l'ABC sur les 15 pages d'un article de fond consacré à la
méthodologie du calcul des coûts.
Il est vrai que cet auteur a ultérieurement eu recours à cette méthode et
semble porter un jugement favorable sur les apports de la technique pour
évaluer de manière précise les coûts engendrés par la mise en œuvre d'une
technique médicale.
Dans la
pratique, on trouve encore bien peu de travaux publiés mettant en évidence le
rôle central qu'aurait joué l'ABC dans le cadre d'une procédure d'évaluation
d'une nouvelle technologie médicale.
Au terme
de cette brève synthèse, on pourrait conclure qu'il ne faut pas surestimer le
rôle que l'ABC est susceptible de jouer dans les méthodes d'évaluation
économique des nouvelles technologies médicales.
Bien entendu,
dans la mesure où l'ABC contribue à améliorer la précision du calcul des coûts
et à présenter une segmentation utile de ceux-ci, son apport doit être jugé
positivement. Mais le coût même de la méthode doit être mis, objectivement, en
balance avec son apport réel dans le processus d'évaluation.
En tout état
de cause, il serait imprudent d'oublier qu'une bonne évaluation
médico-économique repose sur des méthodologies rigoureuses qui impliquent la
prise en compte de nombreux paramètres. Les décideurs seront probablement plus
sensibles à l'apparente simplicité du concept de l'ABC qu'aux enseignements, à
tout prendre, un peu plus ingrats des coûts marginaux ou des analyses de
sensibilité.
Il faut
donc encourager "raisonnablement" les recours à l'ABC tout en ne
négligeant pas de se rappeler qu'il ne s'agit à tout prendre que d'une pièce
assez secondaire dans le cadre des évaluations conduisant au choix ou au rejet
d'une nouvelle technologie médicale.
Prof. P. Leclercq, Directeur du Département d'Economie de la
Santé (DESULB), CP 592 Campus Erasme, Bucopa Rte de Lennik 808 1070 Bruxelles,
Tél: +3225554034; Fax: +3225558232, Mail service:
ecosante@sante-publique.net
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